Rosine était stressée avec le côtoiement régulier des malades et de la mort ; elle s'était blindée mais il y avait la souffrance des corps pleins d'escarres infectés, creusés parfois jusqu'à l'os, les plaies suppurantes des jambes, les chairs méconnaissables envahis de psoriasis généralisé ou d'eczémas surinfectés, de cancers de la peau, de chairs parasitées par la gale. Il y avait les déments violents, les vieux retournés en enfance, les schizophrènes stabilisés et les jeunes autistes abandonnés au milieu des vieux, les hémiplégiques non rééduqués, les fracturés du fémur qui croupissaient dans leurs lits avec leurs appareillages ( on pensait que beaucoup allaient mourir ), les grabataires qui attendaient le dernier jour.
Il y avait les mauvaises odeurs qui vous prenaient à la gorge dès l'entrée de certains services.
C'était l'époque du plateau de somnifères avec un choix inouï, pas question de priver les clients de leurs médicaments habituels.
Pour ne pas être contaminé par le malheur ambiant, il ne suffisait pas de manger, il ne suffisait pas de s'aérer pendant les journées de repos, il fallait pour Rosine expérimenter les anxiolytiques, elle avait le choix... Elle n'était pas la seule, beaucoup avaient leurs pilules préférées.
Elle ne regrettait pas, ils lui avaient aidé à continuer son travail, ils lui avaient aidé à continuer à sourire et à vivre !